J'ai commencé ce projet photographique à partir d'un texte de Saverio Ansaldi paru dans Multitudes "Image, pouvoir et représentation: un hommage à Louis Marin". Dans Portrait du roi, L. Marin décrit que la représentation est un instrument parfait du pouvoir.
Le pouvoir est déjà de donner une forme, une image, une visibilité à cette puissance. Ainsi la puissance du portrait d'un roi est dans sa représentation du pouvoir, son désir de visibilité éternelle à travers la beauté d'un objet dans son effet esthétique.
J'ai donc souhaité travailler sur "Les ménines" (1656) de Diego Vélasquez. Tout d'abord parce que derrière ce tableau se jouent des moments-clés de l'histoire de l'art, à savoir le statut du peintre. À cette période les peintres étaient considérés comme des artisans d'un art mécanique et non intellectuel. Ils n'avaient pas le statut d'artistes en tant que penseurs et créateurs de leur art. C'est notamment grâce à l'influence de Vélasquez sur le roi Philippe IV que les peintres attinrent à une vraie reconnaissance intellectuelle qui se traduisit par la fondation de la première Académie des Beaux-Arts d'Espagne.
Dans ce tableau, les 'ménines', et plus généralement les sujets du roi (dont le peintre qui s'y est représenté) regardent dans la direction du spectateur qui n'est autre que le couple royal (le tableau était une commande du roi, destiné à son bureau privé). Le pouvoir se situe notamment dans la tension de cette distance d'assujettissement des regards entre le spectateur et les sujets du tableau.
Parler encore d'un tel tableau à notre époque me donne envie de réfléchir non seulement à l'image du pouvoir mais aussi au pouvoir de l'image, sa survivance au temps et aux déplacements de réflexions dans l'art. Je me suis intéressé aux multiples représentations de ce tableau, qui sont déjà en ce sens un signe de pouvoir de l'œuvre de Vélasquez. J'ai pensé au Musée imaginaire de Malraux (1947) qui parle de décontextualisation d'une œuvre et des possibilités de l'art dans sa recréation et métamorphoses de la vision que nous avons d'elle à travers des contextes toujours différents.
J'ai donc utilisé le média dominant (qui soulève énormément de questions quand à sa puissance d'accessibilité aux images) : Internet, pour chercher mes images. Puis je leur ai donné une réalité physique en les imprimant. J'ai converti leur taille écran selon la qualité équivalente nécessaire à leur impression (72 à 300 dpi). Mon travail en est donc la mise en situation photographique pour les donner à voir dans une 'métamorphose' médiatique renouvelée. Il se trouve que la seule image disponible en 'haute définition' était le tableau de Vélasquez, elle a donc déterminé la cadrage de toutes mes autres photographies. La présence de la main témoigne de la distance que possèdent les images dans la présentation de leur autorité comme de la présence et de l'intention de l'auteur.